Anne Bouillon sème l’espérance

Sur le podium des trente avocats français les plus puissants (GQ, édition 2019), la féministe nantaise Anne Bouillon brille dans la promotion d’une « culture de protection des victimes ».
Sur le podium des trente avocats français les plus puissants (GQ, édition 2019), la féministe...
29/11/2019 © Nathalie Bourreau - PO

Juriste passionnée, militante engagée. Au sein du Réseau d’Actions Féministes Unies (RAFU), d’abord, de la Fédération Nationale de Solidarité Femmes (FNSF), ensuite. Deux collectifs réunis contre les violences féminines, très actifs en ce premier « Grenelle » gouvernemental des violences conjugales. Si la quadragénaire se félicite d’une mobilisation nationale, elle dénonce un manque de discernement coupable dans le traitement judiciaire des violences conjugales. Une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint. Bilan cinglant. Le voile se lève. Anne Bouillon cite Simone de Beauvoir : « Nommer, c’est dévoiler. Et dévoiler, c’est déjà agir ». De sa pugnacité, elle puise une force. De sa connaissance du droit, un talent. Elle s’inspire de ses icônes, Gisèle Halimi, Robert Badinter, vrais serviteurs de la République.

Pour endiguer ces violences, l’avocate mise sur des politiques pénales fortes initiées par les parquets. Elle espère du garde des Sceaux « qu’elle bousculera la France des procureurs ». Identifier les risques, harmoniser la prise en charge des victimes et la sanction des auteurs pour bâtir une action publique habile et cohérente. L’intolérance à la violence présume une chaîne collective. « Prévenir, protéger, sanctionner », un triptyque classiquement ambitieux, auquel ajouter « éduquer ». « Nous disposons de tous les outils juridiques, même si certains sont perfectibles ». En droit civil, le juge peut délivrer en urgence une ordonnance de protection. Deux conditions : des faits de violence vraisemblables et un danger pour la victime exposée. Or, « dire que les violences doivent mettre en danger pour obtenir une ordonnance, c’est accepter l’idée que certaines ne mettraient pas en danger. C’est totalement absurde

C’est effroyablement dangereux ». De la frustration, de la colère. Car, pour aviver l’effectivité de la mesure, « il suffirait de supprimer dans le texte cette notion de danger cumulative ». Dans la sphère familiale, il convient d’adapter le régime de l’autorité parentale aux spécificités des violences conjugales. « Arrêtons avec l’idée toxique que l’on peut être un mari violent et un bon père ».

Sens critique, sororité, déterminisme, des vertus que cette mère transmet volontiers à ses enfants, beaux-enfants et beaux-petits-enfants. Avocate à la vocation tardive, sensible au droit des étrangers et au droit public international, elle fonde son ambition sur des projets humanitaires personnels. Au Liban, puis en Roumanie, elle s’investit pour le handicap et les gamins des rues. Au plus fort de la crise des Balkans, et « pour trouver du sens » à ses études, elle part en Bosnie et participe à la codification du droit électoral. De ces aventures de terrain, elle nourrit de vives émotions. De ces rencontres hors frontières, elle conserve un anglais parfait. Attachée aux libertés, l’avocate tire fierté particulièrement de la défense des prostituées nigérianes. « Si je ne devais retenir qu’un seul accomplissement, ce serait celui-là. Depuis quinze ans, j’ai pu développer, avec des magistrats courageux, une jurisprudence indemnitaire novatrice pour offrir à ces victimes de trafics odieux la possibilité de vivre à l’abri ». Par une écoute active, une empathie précieuse, elle tente d’« accueillir » la souffrance déposée par ces femmes dans son cabinet. Un prochain combat, les victimes d’excision, « quintessence de la domination masculine ».

L’avocate bouscule le rapport au genre, à l’identité et l’égalité des sexes. À son chevet, en cette rentrée littéraire, l’essai de Jablonka. « Des hommes justes ». Et désormais une intuition. Le suivant sera l’hommage de Berest à Frida Kahlo. « Rien n’est noir ». Féminisme, humanité et dignité.

Alice Philippot, rédacteur en chef adjoint de la revue Droit de la famille

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